Croissant lunaire

Tu as aminci ta douleur.

En garçon, sur la frontière,
tu l’as placée comme une piastre sous les roues d’un train
et une fille que tu aimais l’a portée en collier dans les champs.

Des trafiquants t’ont enseigné à doucement la marteler
dans la nuit avec les maillets des voleurs
et cacher aux autres les empreintes de tes doigts.

Tu l’as effilée par le silence
et par les longues marches
jusqu’à ce qu’elle soit transparente et dure
comme un ongle coupé disparu dans le tapis du temps.

Et quand tu l’as retrouvée
elle était devenue lune affamée par l’amour.
Au ciel de ton âme tu la suspendis
et veillas la nuit en solitaire
attendant l’appel pour le jour de fête.

Golan HajiLyrikline.org, traduction Jean-René Lassalle
Partage de Dominique A., heureux facteur poétique

[L’autre ]

dans la distance toujours
amoindri ou grossi – déformé par le reflet
du miroir où nous observons sans répit
inquiets injustes
incapables de lire sans inventer ce qui est,

par quels verres corriger le regard, voir l’autre
comme on voit, au lieu d’une masse colorée,
chaque feuille se détacher dans l’air,
tous les détails de l’arbre
où monte une vie pareille à la sienne,

comment trouver l’art de
convertir la monnaie commune
en pièces singulières,

l’étranger en semblable.

Béatrice MarchalInquiétude de l’autre et des mots
Cahiers du Loup bleu, Éditions Les Lieux-Dits
Partage de Dominique A, heureux facteur poétique.

Je marchais près des eaux

jusqu’à l’endroit où une honnête rivière
vient serrer la main à la mer
lorsqu’une passante m’a contournée
décrivant lentement un cercle inquiet
comme si j’étais une superstition ;

ou le pire rebut de son imagination
et quand elle a fini par parler
ses mots se sont pris dans les rayons
d’une vieille roue.
Segmentant l’air.
D’où êtes-vous ?

« D’ici, dis-je, d’ici. Des environs. »

Jackie KayL’île rebelleAnthologie de poésie britannique au tournant du XXIe siècle
Traduction Martine De Clercq & Jacques Darras, Éditions Gallimard
Partage de Dominique A heureux facteur poétique

Poésie Innue

J’existe dans les mots que j’écris
Je me bats dans une colère tranquille
Ma douleur ne se raconte pas
Ma bataille succombe

Je vais au bout de la nuit
Pour trouver la meilleure version de moi

M’atteindre
Où je me conte

Tu ignores que j’existe

Je meurs dans un mot

*****

Nititan anite aimuna ka tutaman
Nitshishpeuaushun apu petak nitshishuapunnu
Apu tshi tipatshimunanut ninekatenitamun
Apu shakutaian

Anite ka akua-tipishkat nitituten
Tshetshi tshissenitaman tanite uetuteian

Tshetshi mishkatishuian
Anite ka tipatshimitishuian

Apu tshissenimin etaian

Aimunit ninipin


Joséphine BaconUiesh-Quelque part, Éditions Mémoire d’encrier
Partage de Dominique A néo, facteur poétique heureux

Je crois en ceux qui marchent


à pas nus
face à la nuit

Je crois en ceux qui doutent
et face à leur doute
marchent

Je crois en la beauté oui
parce qu’elle me vient des autres

Je crois au soleil
au poisson
à la feuille qui tremble
et puis meurt
en elle je crois encore
après sa mort

je crois en celui
qui n’a pas de patrie
que dans le chant des hommes

et je crois qu’on aime la vie
comme on lutte
à bras le corps

Jean-Pierre SiméonSans frontières fixes, Éditions Cheyne
Partage de Dominique A, heureux facteur poétique

Traversée de l’herbe nue

j’ai marché ce matin
sur un rayon de soleil

j’ai su que j’étais là où je devais être
à cet instant sans impatience

oubli oublieux de toute mémoire
dans la rature de l’instant présent
en coïncidence avec le multiple

porte battante de l’écriture
rester à l’envers du mot
là où le sang bat,
la vie ne se ride pas,
le doute n’a pas prise

glissée entre deux organes
devenus feuillages
la Part du Souffle

Geneviève BertrandL’Impatience du tilleul, Éditions de l’Atlantique
partage de Dominique A, facteur poétique heureux