Je marchais près des eaux

jusqu’à l’endroit où une honnête rivière
vient serrer la main à la mer
lorsqu’une passante m’a contournée
décrivant lentement un cercle inquiet
comme si j’étais une superstition ;

ou le pire rebut de son imagination
et quand elle a fini par parler
ses mots se sont pris dans les rayons
d’une vieille roue.
Segmentant l’air.
D’où êtes-vous ?

« D’ici, dis-je, d’ici. Des environs. »

Jackie KayL’île rebelleAnthologie de poésie britannique au tournant du XXIe siècle
Traduction Martine De Clercq & Jacques Darras, Éditions Gallimard
Partage de Dominique A heureux facteur poétique

Poésie Innue

J’existe dans les mots que j’écris
Je me bats dans une colère tranquille
Ma douleur ne se raconte pas
Ma bataille succombe

Je vais au bout de la nuit
Pour trouver la meilleure version de moi

M’atteindre
Où je me conte

Tu ignores que j’existe

Je meurs dans un mot

*****

Nititan anite aimuna ka tutaman
Nitshishpeuaushun apu petak nitshishuapunnu
Apu tshi tipatshimunanut ninekatenitamun
Apu shakutaian

Anite ka akua-tipishkat nitituten
Tshetshi tshissenitaman tanite uetuteian

Tshetshi mishkatishuian
Anite ka tipatshimitishuian

Apu tshissenimin etaian

Aimunit ninipin


Joséphine BaconUiesh-Quelque part, Éditions Mémoire d’encrier
Partage de Dominique A néo, facteur poétique heureux

Je crois en ceux qui marchent


à pas nus
face à la nuit

Je crois en ceux qui doutent
et face à leur doute
marchent

Je crois en la beauté oui
parce qu’elle me vient des autres

Je crois au soleil
au poisson
à la feuille qui tremble
et puis meurt
en elle je crois encore
après sa mort

je crois en celui
qui n’a pas de patrie
que dans le chant des hommes

et je crois qu’on aime la vie
comme on lutte
à bras le corps

Jean-Pierre SiméonSans frontières fixes, Éditions Cheyne
Partage de Dominique A, heureux facteur poétique

Traversée de l’herbe nue

j’ai marché ce matin
sur un rayon de soleil

j’ai su que j’étais là où je devais être
à cet instant sans impatience

oubli oublieux de toute mémoire
dans la rature de l’instant présent
en coïncidence avec le multiple

porte battante de l’écriture
rester à l’envers du mot
là où le sang bat,
la vie ne se ride pas,
le doute n’a pas prise

glissée entre deux organes
devenus feuillages
la Part du Souffle

Geneviève BertrandL’Impatience du tilleul, Éditions de l’Atlantique
partage de Dominique A, facteur poétique heureux

Leçons & Coutures

ARIANE DREYFUS
Il fut une fois la mise en danse sensuelle et sacrée d’une nue-bête-poète dans tout le grand bruit grammatical pris dans la bouche des autres où tout parle, le brin d’herbe, la fleur, le germe, l’élément, où tout est plein d’âmes (oui oui oui !) de doulce fureur et en transe de tous les termes afin, afin de jouir au souverain degré des contentemens suprêmes d’écrire au-dessus des mots, pour retomber sur ses mots

ANTJIE KROG
Comme la liberté ça n’existe balle, ordonc, passer à l’acte poétique et que quelquement cela se fasse, faire que les poème soit une rafale de mots, et un acte utile de combat, et utile comme la pluie, et une arme d’assaut, et de défense contre les attaques, et d’attaques contre les défenses, et une arme de persuasion subliminale, car la poésie, hé, bien visée, ça peut faire mal

Jean-Pascal Dubost, & Leçons & Coutures II, Éditions Isabelle Sauvage
Partage de Dominique A, heureux et facteur poétique

Discours au bureau des objets trouvés

J’ai perdu quelques déesses entre le sud et le nord
ainsi que bon nombre de dieux entre l’est et l’ouest
Quelques étoiles s’éteignirent pour moi, le ciel m’est témoin.

Une de mes îles, puis une autre sombra dans les abysses.
Je ne me souviens plus où j’ai laissé mes griffes,
qui parade dans mes poils, qui occupe ma carapace.
Mes frères et sœurs sont morts avant d’atteindre la rive,
un seul petit os en moi fête cet anniversaire*.

Je sortais de moi-même, dilapidais vertèbres,
perdais mes esprits un nombre incalculable de fois.
Depuis longtemps j’ai fermé mon troisième œil à ce propos,
haussé les branches et passé la nageoire.

Tout perdu, dispersé, semé aux quatre vents.
Je m’étonne moi-même du peu de moi qui reste :
seule et unique personne, provisoirement humaine,
qui cherche son parapluie perdu il y a une semaine.

Wisława Szymborska, Je ne sais quelles gens,
traduction Piotr Kaminski, Éditions Fayard
– partage de Dominique A heureux et facteur poétique

* retour annuel d’un jour marqué par un événement survenu le même jour une ou plusieurs années auparavant