Beaucoup de vent

Paroles Claude Nougaro

Ici, tu vois, tout est tranquille
Ici, ça va, ça vole, ça coule
Et s’il n’y a pas les lumières de la ville
La lune, c’est pas mal comme ampoule

C’est pas mal, les étoiles, à l’aise
C’est pas rien, la terre le matin
Voir le soleil qui s’ couche au creux d’une falaise
Et se lève là-bas sur un bouquet de thym

Et puis, puis surtout, bien souvent, très souvent
Y a des coups, des beaux coups, beaucoup d’vent
Dorénavant, toi qui vends, soi-disant, vends du vent
Tu feras moins le malin, l’important
Devant autant de vent

Ici, tu vois tout est sauvage
Ici, la garrigue, le rocher
Avec la vigne pour faire bon ménage
La vigne a l’esprit de clocher

Les clochers, ils ont la dégaine
De clochers d’églises mexicaines
Imperturbablement laissant tomber leurs plombes
De bronze sur les saisons et sur les tombes
Et puis, puis surtout, bien souvent, très souvent
Y a des coups, des beaux coups, beaucoup d’ vent
Tour à tour vent émouvant, enivrant, déchirant
Allégresse et détresse qui s’ mélangent
Vent de diable et vent d’ange

Et puis tout redeviens paisible
Tu peux sortir ton cerf-volant
Et si ton chant passe à coté d’ la cible
Autant, autant en emporte le vent

Comment se nomme-t-il ce temps

de tous les possibles Quand tout affleure croise circule Ce temps
où l’on sait que l’on ne peut rien et où pourtant tout se peut
Comment écrire ce moment où les choses s’enclenchent où
s’ébauche l’accord où la phrase s’amorce dans la feuillée informe
des mots Que se passe-t-il dans l’amont de la prise des corps
Comment désigner cette entaille légère dans le paysage
où l’on n’est rien
rien d’autre qu’attention étonnée à ce qui est en train
de percer

et à quoi il est si doux
simplement

de s’abandonner

Isabelle AlentourJe t’écris fenêtres ouvertes, Éditions la Boucherie littéraire
Partage de Dominique A., heureux facteur poétique

Ici

j’ignore
ce que je viens chercher

je n’ai jamais réussi
à poser mes pieds
le sol est toujours meuble

les bouts du monde où j’ai appris à fuir

peut-être
un coin de mousse
où me déposer
dans les voix
du territoire

peut-être
un mouillage
pour mon plexus

je voudrais pouvoir comme eux
rester

ici

se dénouent toujours
le langage du vent
les arcanes des nuages
les stratagèmes des marées

il faut déployer
la patience du lichen pour attendre
au bord d’une route qui n’existe pas

c’est malgré nous. Nous embarquons
et larguons le monde parce que
nous portons l’infini et que notre seule réponse,
c’est l’horizon.

Roxane Bouchard
Partage de Dominique A., heureux facteur poétique

Père

les derniers mots que nous avons échangés
Seront-ils les derniers que nous échangerons ?
Après ta mort le silence s’amasse, cendreux.

Parfois ton fantôme muet me rend visite
Je lui pose des questions, il fixe le sol
tristement, j’écris et je lui cherche une voix

partout, dans les livres, les souvenirs, les trous
dans les murs, une langue, un poème sans titre
où déposer tout ce que tu me répétais.

Arrivée devant une porte trouve un moyen
pour l’ouvrir, si tu y parviens garde-la
ouverte pour que d’autres puissent entrer.

Une diseuse de bonne aventure avait lu
dans les lignes de tes mains une vie d’exil
les pieds dans la boue, du riz amer dans la bouche.

Une vie sans limites, mais pas sans obstacles.

Sabine HuynhPoème inédit, Frontières Petit atlas poétique, Éditions Bruno Doucet

Croissant lunaire

Tu as aminci ta douleur.

En garçon, sur la frontière,
tu l’as placée comme une piastre sous les roues d’un train
et une fille que tu aimais l’a portée en collier dans les champs.

Des trafiquants t’ont enseigné à doucement la marteler
dans la nuit avec les maillets des voleurs
et cacher aux autres les empreintes de tes doigts.

Tu l’as effilée par le silence
et par les longues marches
jusqu’à ce qu’elle soit transparente et dure
comme un ongle coupé disparu dans le tapis du temps.

Et quand tu l’as retrouvée
elle était devenue lune affamée par l’amour.
Au ciel de ton âme tu la suspendis
et veillas la nuit en solitaire
attendant l’appel pour le jour de fête.

Golan HajiLyrikline.org, traduction Jean-René Lassalle
Partage de Dominique A., heureux facteur poétique

[L’autre ]

dans la distance toujours
amoindri ou grossi – déformé par le reflet
du miroir où nous observons sans répit
inquiets injustes
incapables de lire sans inventer ce qui est,

par quels verres corriger le regard, voir l’autre
comme on voit, au lieu d’une masse colorée,
chaque feuille se détacher dans l’air,
tous les détails de l’arbre
où monte une vie pareille à la sienne,

comment trouver l’art de
convertir la monnaie commune
en pièces singulières,

l’étranger en semblable.

Béatrice MarchalInquiétude de l’autre et des mots
Cahiers du Loup bleu, Éditions Les Lieux-Dits
Partage de Dominique A, heureux facteur poétique.