Sud

La route rêve qu’elle mène à la mer
alors qu’elle gravit le volcan
ou traverse le grand marais.

La route au bord de l’océan
se souvient de la neige et de l’aveuglement,
du secret de la lagune
du babil de la jungle.

La mémoire de la route est nomade :
les souvenirs traversent le temps dans tous les sens,
mènent par ci, par là.

La route cueille des parfums évanouis,
laisse des hardes oubliées et des regards brisés,
elle contient des adieux qui, multiples,
se réfractent dans le rétroviseur.

Parfois elle revient, la route,
apportant avec elle
paysage âge trace.

Angye Gaona, La Voix des Autres, n° 5, mars 2012, traduction Pedro Vianna
Partage de Dominique A., heureux facteur poétique.

Récifs

Choisis la route sans lumière
et mets le feu à tes faux pas

Quelle est la plus belle ?
La vague ou la mer ?

Songe légèrement au sable
il t’endormira grain par grain

Beaucoup plus silencieux les nuages
que la pluie déchiffrant leurs pensées

Frappe à la porte au-dessus de ton nom
elle ouvrira sur les étoiles

La solitude sous un arbre nourrit sa force de ton ombre

Mais toi musique
n’oublie pas de me garder à ta portée !

François MontmaneixL’Abîme horizontal, Éditions La Différence
Partage de Dominique A, heureux facteur poétique

ma chair tremble d’un feu nouveau,

j’arrache mon visage à la douleur,
et mes fleurs ressuscitent du vide,
rescapées du jardin de la nuit
j’entends l’aube frapper à la porte,
j’appelle mon corps, qu’il laisse reposer le lit,
qu’il laisse en paix les draps, dans l’inertie de leurs plis,
songes froissés par les ombres

matin… j’appelle mon corps, qu’il brise le mur des heures lourdes,
qu’il déchire son linceul, qu’il chante debout son poème
assis près de la fenêtre, je défais mes nœuds,
deviens soudain le nid d’une pensée-oiseau,
le ciel me regarde par la vitre, les yeux ivres de lumière…
sur la petite table, la tasse posée, le café médite,
la fumée monte, prière secrète à mes lèvres pour enfanter le jour

Jean d’Amérique, inédit, Ces instants de grâce dans l’éternité, Anthologie, Éditions Le Castor Astral
Partage. Dominique A, heureux facteur poétique

Je commencerai par être le refus

de rêver pareil
le refus
du bureaucrate intérieur
une exaltation sereine
un visage
qui se transforme
en tigre
à chaque émotion
un visage sans visage
qui accueille
tous les visages
un tremblement de ciel
je commencerai par être
jusqu’au paroxysme

Zéno BianuInfiniment proche et Le désespoir n’existe pas, Éditions Gallimard
Partage de Dominique A., heureux facteur poétique

[Nous ne sommes personne]

Nous sommes à peine celui que nous connaissons.
Il y a tellement d’infini derrière celui que nous ne connaissons pas.
Nous sommes d’avant les étoiles, le néant, et nous y retournerons.
Le grand cirque de l’enfance ou de la prise de pouvoir sur les autres
ne nous étourdira jamais assez pour oublier.
Quand les enfants croisent un étranger, ils lui parlent
comme à une grande personne, un être précieux.
Avec les mains, les yeux.
Comme ils parlent aussi aux arbres, aux peluches, aux oiseaux.
Avec le sérieux du premier et du dernier jour.
Ils savent que la vie éternelle tourne en boucle
comme une folle dans leur sang
et que tout se transforme sans cesse
pour danser parmi nous.
Il faut se souvenir de notre première venue ici
comme d’un tremblement dans le feuillage d’un arbre.
Nous sommes tous des réfugiés en fuite
en quête de quelque chose.
[…]
Nous sommes tous des réfugiés
et nous écrivons une histoire prévue pour s’effacer.
Tomber en poussière dans la poussière du monde.
Et ce n’est pas rien cette disparition.
C’est le pollen des fleurs. Le soleil dans les yeux de la mouche.
La flaque bousculée par les pneus du camion.
C’est une histoire cet effacement, c’est la nôtre.

Dominique Sampiero/ Germain Roesz,
Huit millions et demi de roses piétinées au Levant, Éditions Les Lieux-Dits
Partage de Dominique A, heureux facteur poétique.

Je commencerai

par être le refus
de rêver pareil
le refus
du bureaucrate intérieur
une exaltation sereine
un visage
qui se transforme
en tigre
à chaque émotion
un visage sans visage
qui accueille
tous les visages
un tremblement de ciel
je commencerai par être
jusqu’au paroxysme

Zéno BianuInfiniment proche et Le désespoir n’existe pas, Éditions Gallimard
partage de Dominique A., heureux facteur poétique