Discours au bureau des objets trouvés

J’ai perdu quelques déesses entre le sud et le nord
ainsi que bon nombre de dieux entre l’est et l’ouest
Quelques étoiles s’éteignirent pour moi, le ciel m’est témoin.

Une de mes îles, puis une autre sombra dans les abysses.
Je ne me souviens plus où j’ai laissé mes griffes,
qui parade dans mes poils, qui occupe ma carapace.
Mes frères et sœurs sont morts avant d’atteindre la rive,
un seul petit os en moi fête cet anniversaire*.

Je sortais de moi-même, dilapidais vertèbres,
perdais mes esprits un nombre incalculable de fois.
Depuis longtemps j’ai fermé mon troisième œil à ce propos,
haussé les branches et passé la nageoire.

Tout perdu, dispersé, semé aux quatre vents.
Je m’étonne moi-même du peu de moi qui reste :
seule et unique personne, provisoirement humaine,
qui cherche son parapluie perdu il y a une semaine.

Wisława Szymborska, Je ne sais quelles gens,
traduction Piotr Kaminski, Éditions Fayard
– partage de Dominique A heureux et facteur poétique

* retour annuel d’un jour marqué par un événement survenu le même jour une ou plusieurs années auparavant

Ici [partout]

en ne regardant rien que l’air
on change aussi de ciel

en changeant de ciel
on change de vue

en changeant de vue
on change de pensée

en changeant de pensée
on change tout naturellement de vie

Claude Margat, Matin de silence, L’Escampette éditions

Normale saisonnière [extraits]

Some mist is likely to develop, especially towards the coast.

Elle prend des notes en écoutant les radios anglaises en lisant les livres en regardant les télévisions sur des petits cahiers noirs à lignes sans grands ni petits carreaux. Elle note des mots des expressions et gribouille des figures des silhouettes des faces de rat et des fleurs. Parfois aussi des oiseaux ou des éléphants. Quand le temps s’y prête dans sa véranda sous le soleil plongeant. Elle étire ses jambes. Un chat ou autre se niche et ronronne et elle lui ou autre s’endorment à hauteur de nuages.

Elle a deux mots nouveaux sous son oreiller.

Sofia Queiros, Normale saisonnière, Éditions Isabelle Sauvage
Partage de Dominique A heureux facteur poétique

Une femme sans pays

À la pire heure de la pire saison
de la pire année de tout un peuple
un homme quitta l’asile des pauvres en compagnie de sa femme.
Il se mit à marcher, ils marchèrent ensemble, vers le Nord.

Mais la famine la rendait si fiévreuse qu’elle ne put le suivre.
Alors il la souleva, la porta sur son dos.
Il marcha ainsi vers l’ouest, l’ouest encore, enfin le nord.
Jusqu’à ce qu’à la tombée de la nuit, ils fissent halte sous le firmament gelé.

Au matin, on les retrouva morts tous les deux.
De froid. De faim. Victimes de toutes les toxines de l’histoire.
Mais elle avait les pieds serrés contre sa poitrine à lui
Qui lui avait offert la chaleur de son corps en ultime cadeau.

Ce seuil, ce n’est pas à un poème d’amour de le franchir.
Pas de place ici pour l’éloge imparfait
des grâces faciles et de la sensualité du corps.
Seulement le temps de faire l’inventaire impitoyable qui suit :

Leur mort, à tous deux, pendant l’hiver 1847.
Leur degré de souffrance. Leur vie.
Le lien qui peut unir un homme à une femme.
Et les heures sombres où l’on en donne la plus belle preuve.

Eavan Boland, Une femme sans pays
Traduction Martine De Clercq, Le Castor Astral
Partage de Dominique A, heureux facteur poétique

Autour de moi les notes

lumineuses d’une feuille
venue jusqu’à la branche
pour remuer
avec le souffle
danse et boit
l’eau qui la sauve
au matin quand recommence
son chemin vers le soir

et je marche aussi
d’un pas qui repose dans l’infini
j’écoute le monde qui bruit
à travers les arbres seuls
comme des êtres occupés
à devenir leur forme singulière

Hélène Dorion, Mes forêts, Éditions Bruno Doucey
partage de Dominique A, heureux facteur poétique :-)))

Toutes les choses de la terre

Il faudrait les aimer passagères
Et les porter au bout des doigts
Et le chanter à basse voix
Les garder les offrir
Tour à tour n’y tenir
Davantage qu’un jour les prendre
Tout à l’heure les rendre
Comme son billet de voyage
Et consentir à perdre leur visage

Anne PerrierŒuvres poétiques, Éditions L’Escampette
partage de Dominique A, heureux facteur poétique

Laisser venir le jour

A pas tranquilles
Ne rien détourner
De l’instant qui passe

S’étonner
D’une herbe de la vitre du soir
Devenir
L’herbe le toit la pente
La pluie ou peut-être
Le sang à fleur de peau

Deviner le pourquoi
Sans jamais vouloir prendre
Être à l’écoute
Comme sur une plage
Que vient doucement battre
Le mouvement tenace de la vie.

Hélène Cadou, En ce visage l’avenir, Éditions Jacques Brémond
partage de Dominique A, heureux facteur poétique