Je tournoie comme un ballon de plage. Je peux être aveuglante. Qui me regarde croit me voir. Qui me regarde se voit lui-même. Sa propre grimace monstrueusement déformée. Qui me fuit se chasse lui-même. Je suis couverte de petits miroirs. Les bords coupent ma propre chair. Je suis : une mosaïque chatoyante avec des jointures rouges molles et un cœur blanc comme neige –
Eva Cox, Pritt.stift.lippe. Traduction de Kim Andringa
Pressé pour quoi ? La lune et le soleil ne sont pas pressés : ils sont exacts. Être pressé, c’est croire que l’on passe devant ses jambes Ou bien qu’en s’élançant on passe par-dessus son ombre. Non, je ne suis pas pressé. Si je tends le bras, j’arrive exactement là où mon bras arrive. Pas même un centimètre de plus. Je touche là où je touche, non là où je pense. Je ne peux m’asseoir que là où je suis. Et cela fait rire comme toutes les vérités absolument véritables, Mais ce qui fait rire pour de bon c’est que nous autres nous pensons toujours à autre chose Et sommes en vadrouille loin d’un corps.
Fernando Pessoa, Poèmes païens, Traduction Michel Chandeigne, Patrick Quillier et M.A. Camara Manuel, Éditions Points
tournez autour des yeux d’autrui des feux de joie d’amour ou de mélancolie des jeux d’autrui des feux de bois des yeux des roses des iris au bord des étangs de rage ou de divination des yeux des choses du bois d’autrui des feux d’iris des yeux des murs des jeux des rois ouvrez les bois tournez autour des feux d’autrui de leurs étangs de rage ou de mélancolie plongez au fond des yeux des roses iris d’autrui feux des étangs ouvrez les murs autour des yeux d’amour ou de divination réchauffez-vous éclairez-vous enivrez-vous aux rois des jeux aux feux des choses
Michel Butor, L’horticulteur itinérant, Éditions Léo Scheer
qui très loin sont captifs Dans le silence ; aux âmes enchaînées Par la longueur des muettes années En nul ne sait quels abîmes plaintifs ; À ceux dont l’ombre a tant de murs sur elle Qu’ils n’ont jamais pu donner de nouvelle De leur nuit noire aux gens qui sont dehors ; Ceux pleins d’appels dont nulle voix ne sort, Dont le secret cherche un mot qui l’emporte ; Ceux dont le cœur bat sans trouver de porte, À tous ceux-là – je ne sais pas combien – Je viens. Je suis petit oiseau, je viens. Je viens, je suis moucheron, un rien frêle. Une aile. Et j’ouvre et je donne mon aile Pour alléger leur épaule et mon chant Pour délivrer mon âme à travers champs. […]
Marie Noël, Chants de la merci, Gallimard … de la part de Dominique A., Chronique Juste un poème
Cadeau d’Antonio Moresco et son traducteur Laurent Lombard. Cadeau des éditions Verdier. Cadeau de la Maison du Banquet et des générations et de la Librairie Ombres Blanches de m’avoir offert cet exercice. Cadeau de Lina et JM Mariou pour la captation. Ce livre c’est moi.
Pour qui, comment quand et pourquoi ? Contre qui ? Comment ? Contre quoi ? C’en est assez de vos violences. D’où venez-vous ? Où allez-vous ? Qui êtes-vous ? Qui priez-vous ? Je vous prie de faire silence. Pour qui, comment, quand et pourquoi ? S’il faut absolument qu’on soit Contre quelqu’un ou quelque chose, Je suis pour le soleil couchant En haut des collines désertes. Je suis pour les forêts profondes, Car un enfant qui pleure, Qu’il soit de n’importe où, Est un enfant qui pleure, Car un enfant qui meurt Au bout de vos fusils Est un enfant qui meurt. Que c’est abominable d’avoir à choisir Entre deux innocences ! Que c’est abominable d’avoir pour ennemis Les rires de l’enfance ! Pour qui, comment, quand et combien ? Contre qui ? Comment et combien ? À en perdre le goût de vivre, Le goût de l’eau, le goût du pain Et celui du Perlimpinpin Dans le square des Batignolles ! Mais pour rien, mais pour presque rien, Pour être avec vous et c’est bien ! Et pour une rose entr’ouverte, Et pour une respiration, Et pour un souffle d’abandon, Et pour ce jardin qui frissonne ! Rien avoir, mais passionnément, Ne rien se dire éperdument, Mais tout donner avec ivresse Et riche de dépossession, N’avoir que sa vérité, Posséder toutes les richesses, Ne pas parler de poésie, Ne pas parler de poésie En écrasant les fleurs sauvages Et faire jouer la transparence Au fond d’une cour au murs gris Où l’aube n’a jamais sa chance. Contre qui, comment, contre quoi ? Pour qui, comment, quand et pourquoi ? Pour retrouver le goût de vivre, Le goût de l’eau, le goût du pain Et celui du Perlimpinpin Dans le square des Batignolles. Contre personne et contre rien, Contre personne et contre rien, Mais pour toutes les fleurs ouvertes, Mais pour une respiration, Mais pour un souffle d’abandon Et pour ce jardin qui frissonne ! Et vivre passionnément, Et ne se battre seulement Qu’avec les feux de la tendresse Et, riche de dépossession, N’avoir que sa vérité, Posséder toutes les richesses, Ne plus parler de poésie, Ne plus parler de poésie Mais laisser vivre les fleurs sauvages Et faire jouer la transparence Au fond d’une cour aux murs gris Où l’aube aurait enfin sa chance, Vivre, Vivre Avec tendresse, Vivre Et donner Avec ivresse !