
Plus belle la nuit



De l’autre côté de la nuit
l’attend son nom
son subreptice désir de vivre,
de l’autre côté de la nuit !
Quelque chose pleure dans l’air,
les sons dessinent l’aube.
Elle pense à l’éternité.
Alejandra Pizarnik, La dernière innocence, traduction Jacques Ancet, Éditions Ypsilon
Del otro lado de la noche
la espera su nombre
su subrepticio anhelo de vivir,
del otro lado de la noche !
Algo llora en el aire,
los sonidos diseñan el alba.
Ella piensa en la eternidad.
Alejandra Pizarnik

Je tournoie comme un ballon de plage.
Je peux être aveuglante.
Qui me regarde croit me voir.
Qui me regarde se voit lui-même.
Sa propre grimace monstrueusement déformée.
Qui me fuit se chasse lui-même.
Je suis couverte de petits miroirs.
Les bords coupent ma propre chair.
Je suis :
une mosaïque chatoyante
avec des jointures rouges molles
et un cœur blanc comme neige –
Eva Cox, Pritt.stift.lippe.
Traduction de Kim Andringa



tu descendras pieds nus
Boire à la rivière
Comme ces chats muets
Aux pattes cramoisies
Tu glisseras sur les pentes
Endormies de plaisir
Suivre la piste argentée
Des limaces écrasées
Tu iras au midi chercher l’évidence
Qu’un jour ici tu as vécu
Qu’il y avait des enfants, des amis,
Un amour, une constance
De tout cela demeurent
Que le ciel bas, les herbes grasses
L’eau violente,
Les ruches abandonnées
Tu tends l’oreille
Aux voix des absents
Jusqu’à ce que la nuit enfin
Consente à te parler.
Ananda Devi, Quand la nuit consent à me parler, Éditions Bruno Doucey
Pressé pour quoi ?
La lune et le soleil ne sont pas pressés : ils sont exacts.
Être pressé, c’est croire que l’on passe devant ses jambes
Ou bien qu’en s’élançant on passe par-dessus son ombre.
Non, je ne suis pas pressé.
Si je tends le bras, j’arrive exactement là où mon bras arrive.
Pas même un centimètre de plus.
Je touche là où je touche, non là où je pense.
Je ne peux m’asseoir que là où je suis.
Et cela fait rire comme toutes les vérités absolument véritables,
Mais ce qui fait rire pour de bon c’est que nous autres nous pensons toujours à autre chose
Et sommes en vadrouille loin d’un corps.
Fernando Pessoa, Poèmes païens,
Traduction Michel Chandeigne, Patrick Quillier et M.A. Camara Manuel, Éditions Points
Partage de D.Angelvy, Narbonne

Cette feuille en balade dans ma cuisine…
tournez autour
des yeux d’autrui
des feux de joie
d’amour ou de mélancolie
des jeux d’autrui
des feux de bois
des yeux des roses
des iris au bord des étangs
de rage ou de divination
des yeux des choses
du bois d’autrui
des feux d’iris
des yeux des murs
des jeux des rois
ouvrez les bois
tournez autour
des feux d’autrui
de leurs étangs
de rage ou de mélancolie
plongez au fond
des yeux des roses
iris d’autrui
feux des étangs
ouvrez les murs
autour des yeux
d’amour ou de divination
réchauffez-vous
éclairez-vous
enivrez-vous
aux rois des jeux
aux feux des choses
Michel Butor, L’horticulteur itinérant, Éditions Léo Scheer