A l’aube,

tu descendras pieds nus
Boire à la rivière
Comme ces chats muets
Aux pattes cramoisies

Tu glisseras sur les pentes
Endormies de plaisir
Suivre la piste argentée
Des limaces écrasées

Tu iras au midi chercher l’évidence
Qu’un jour ici tu as vécu
Qu’il y avait des enfants, des amis,
Un amour, une constance

De tout cela demeurent
Que le ciel bas, les herbes grasses
L’eau violente,
Les ruches abandonnées

Tu tends l’oreille
Aux voix des absents
Jusqu’à ce que la nuit enfin
Consente à te parler.

Ananda DeviQuand la nuit consent à me parler, Éditions Bruno Doucey

Je ne suis pas pressé.

Pressé pour quoi ?
La lune et le soleil ne sont pas pressés : ils sont exacts.
Être pressé, c’est croire que l’on passe devant ses jambes
Ou bien qu’en s’élançant on passe par-dessus son ombre.
Non, je ne suis pas pressé.
Si je tends le bras, j’arrive exactement là où mon bras arrive.
Pas même un centimètre de plus.
Je touche là où je touche, non là où je pense.
Je ne peux m’asseoir que là où je suis.
Et cela fait rire comme toutes les vérités absolument véritables,
Mais ce qui fait rire pour de bon c’est que nous autres nous pensons toujours à autre chose
Et sommes en vadrouille loin d’un corps.

Fernando PessoaPoèmes païens,
Traduction Michel Chandeigne, Patrick Quillier et M.A. Camara Manuel, Éditions Points

Partage de D.Angelvy, Narbonne

Ouvrez les yeux

tournez autour
des yeux d’autrui
des feux de joie
d’amour ou de mélancolie
des jeux d’autrui
des feux de bois
des yeux des roses
des iris au bord des étangs
de rage ou de divination
des yeux des choses
du bois d’autrui
des feux d’iris
des yeux des murs
des jeux des rois
ouvrez les bois
tournez autour
des feux d’autrui
de leurs étangs
de rage ou de mélancolie
plongez au fond
des yeux des roses
iris d’autrui
feux des étangs
ouvrez les murs
autour des yeux
d’amour ou de divination
réchauffez-vous
éclairez-vous
enivrez-vous
aux rois des jeux
aux feux des choses

Michel ButorL’horticulteur itinérant, Éditions Léo Scheer

À tous ceux

qui très loin sont captifs
Dans le silence ; aux âmes enchaînées
Par la longueur des muettes années
En nul ne sait quels abîmes plaintifs ;
À ceux dont l’ombre a tant de murs sur elle
Qu’ils n’ont jamais pu donner de nouvelle
De leur nuit noire aux gens qui sont dehors ;
Ceux pleins d’appels dont nulle voix ne sort,
Dont le secret cherche un mot qui l’emporte ;
Ceux dont le cœur bat sans trouver de porte,
À tous ceux-là – je ne sais pas combien –
Je viens. Je suis petit oiseau, je viens.
Je viens, je suis moucheron, un rien frêle.
Une aile. Et j’ouvre et je donne mon aile
Pour alléger leur épaule et mon chant
Pour délivrer mon âme à travers champs. […]

Marie NoëlChants de la merci, Gallimard
… de la part de Dominique A., Chronique Juste un poème

La petite lumière

Cadeau d’Antonio Moresco et son traducteur Laurent Lombard.
Cadeau des éditions Verdier.
Cadeau de la Maison du Banquet et des générations et de la Librairie Ombres Blanches de m’avoir offert cet exercice.
Cadeau de Lina et JM Mariou pour la captation.
Ce livre c’est moi.

Donner avec ivresse

Perlimpinpin
Barbara

Pour qui, comment quand et pourquoi ? 
Contre qui ? Comment ? Contre quoi ? 
C’en est assez de vos violences. 
D’où venez-vous ? 
Où allez-vous ? 
Qui êtes-vous ? 
Qui priez-vous ? 
Je vous prie de faire silence. 
Pour qui, comment, quand et pourquoi ? 
S’il faut absolument qu’on soit 
Contre quelqu’un ou quelque chose, 
Je suis pour le soleil couchant 
En haut des collines désertes. 
Je suis pour les forêts profondes, 
Car un enfant qui pleure, 
Qu’il soit de n’importe où, 
Est un enfant qui pleure, 
Car un enfant qui meurt 
Au bout de vos fusils 
Est un enfant qui meurt. 
Que c’est abominable d’avoir à choisir 
Entre deux innocences ! 
Que c’est abominable d’avoir pour ennemis 
Les rires de l’enfance ! 
Pour qui, comment, quand et combien ? 
Contre qui ? Comment et combien ? 
À en perdre le goût de vivre, 
Le goût de l’eau, le goût du pain 
Et celui du Perlimpinpin 
Dans le square des Batignolles ! 
Mais pour rien, mais pour presque rien, 
Pour être avec vous et c’est bien ! 
Et pour une rose entr’ouverte, 
Et pour une respiration, 
Et pour un souffle d’abandon, 
Et pour ce jardin qui frissonne ! 
Rien avoir, mais passionnément, 
Ne rien se dire éperdument, 
Mais tout donner avec ivresse 
Et riche de dépossession, 
N’avoir que sa vérité, 
Posséder toutes les richesses, 
Ne pas parler de poésie, 
Ne pas parler de poésie 
En écrasant les fleurs sauvages 
Et faire jouer la transparence 
Au fond d’une cour au murs gris 
Où l’aube n’a jamais sa chance. 
Contre qui, comment, contre quoi ? 
Pour qui, comment, quand et pourquoi ? 
Pour retrouver le goût de vivre, 
Le goût de l’eau, le goût du pain 
Et celui du Perlimpinpin 
Dans le square des Batignolles. 
Contre personne et contre rien, 
Contre personne et contre rien, 
Mais pour toutes les fleurs ouvertes, 
Mais pour une respiration, 
Mais pour un souffle d’abandon 
Et pour ce jardin qui frissonne ! 
Et vivre passionnément, 
Et ne se battre seulement 
Qu’avec les feux de la tendresse 
Et, riche de dépossession, 
N’avoir que sa vérité, 
Posséder toutes les richesses, 
Ne plus parler de poésie, 
Ne plus parler de poésie 
Mais laisser vivre les fleurs sauvages 
Et faire jouer la transparence 
Au fond d’une cour aux murs gris 
Où l’aube aurait enfin sa chance, 
Vivre, 
Vivre 
Avec tendresse, 
Vivre 
Et donner 
Avec ivresse !

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https://www.franceculture.fr/emissions/une-vie-une-oeuvre/barbara-1930-1997-une-femme-passion-en-automne